Après mon épopée de trois mois à la Compagnie d'Instruction lors de mon arrivée en Afrique du Nord, et comme j'avais manqué la date d'inscription aux cours d'instruction pour devenir Elève Officier de Réserve (EOR), je m'étais successivement inscrit aux cours du "peloton" de sous-officier ainsi qu'aux cours de mécanicien polyvalent breveté de Rochefort. Ces derniers cours étaient très récents, car habituellement réservés aux militaires de carrière engagés et c'était la première expérience tentée par l'armée de l'air avec des appelés du contingent en longue durée. (Il faut se souvenir qu'à cette époque, les appelés partaient pour trente mois !)
J'avais, bien sûr, une très grosse envie, ainsi que les cinq copains retenus comme moi après les tests de sélection, de retourner en France suivre ces cours de Mécanique à Rochefort ! !
Hélas, le haut commandement de Paris en avait décidé autrement et avait eu la géniale idée de déplacer un instructeur de Rochefort vers "El-Aouina", la base militaire située près de Tunis ou nous devions à présent suivre cette instruction de mécanicien !
Bref, au bout d'un certain temps, je me retrouve avec mon Diplôme de Mécanicien Breveté de Rochefort en poche ainsi que toute récemment cousue sur la manche, la roue dentée soulignée de deux galons en V, signe distinctif doré du diplôme. de mécano !
Mais l'horizon ne s'éclaircit pas, toujours pas de voyage en France.
Entre temps, j'apprend que je suis reçu au concours d'accession au grade de sous-officier, mais qu'il faut patienter pour être nommé, il faut d'abord franchir les étapes comme Caporal, puis Caporal-chef avant d'être nommé Sergent.
Donc, toujours pas d'opportunité particulière pour revenir en France.
Puis je suis muté à Bizerte, la base Aérienne 156, ou est stationnée la 7eme escadrille de chasse et je suis affecté au Contrôle Local Aérien.
Neufs mois ont passé depuis mon départ de France et le temps me semble terriblement long, loin de ceux que j'aime. Le courrier, c'est bien, mais il n'empêche pas les crises de cafard, surtout qu'à ce moment nous étions en Tunisie comme "Forces Françaises de Maintien de l'ordre", que le F-L-N- se donnait en plein, que la Tunisie passait des armes aux Fellagas, et que les sorties officielles en ville devaient se faire les plus rares possibles.
Il ne me restait plus donc, que le recours à la permission ordinaire et légale.
Hélas, renseignements pris, je n'avais droit qu'à onze jours de "perm" en tout et pour tout, quelle que soit la durée du temps légal de présence sous les drapeaux (soit dix-huit mois) allongé du temps ADL (Au Dessus de la durée Légale, soit douze mois)
Encore un espoir qui s'envolait, car à dix-huit ans (de 1953 à 1954), j'avais fait plus d'un an de "Préparation militaire", en cours du soir et du Samedi, à l'usine Hispano-Suiza (à Courbevoie), dans son club Aérien de Pilotage.
Il était dit à cette époque que ce diplôme donnait droit à une ou deux semaines de permission supplémentaires. ; hélas, je ne pouvais deviner qu'entre temps il avait été décrété que ces jours ne seraient accordés qu'en France .. et en permission libérable !
Ma permission posée et étant membre actif du Contrôle Local Aérien, je sollicite donc l'autorisation de partir pour Paris en avion militaire, ce qui me fût accordé. Et ce petit détail allait être la cause d'une aventure extraordinaire et incroyable qui s'est produite à la fin de ma permission.
Je passerai rapidement sur les détails de celle-ci, sauf un point qui a son importance dans la fin de mon aventure et qu'il est bon de signaler.
En effet, une permission doit être très bien préparée avant le départ et ne tolère aucun changement, même de lieu de séjour une fois sur place en France, et ceci, je n'y avait pas pensé !.
Or, avec ma Fiancée, nous avions une grande envie d'aller nous reposer quelques jours chez ma grand-mère qui habitait l'Oise- Etant peu argenté, j'ai voulu prendre un billet de train à tarif " militaire" et ai présenté ma permission. Hélas, le guichetier m'a refusé le billet, la destination de l'Oise n'était pas inscrite sur mon document qui n'était donc pas paraphé par le CoIonel dirigeant ma Base Aérienne de départ
Qu'a cela ne tienne, je me suis mis à l'écart, ai rempli la cas vierge, ai imité la signature et me suis présenté à un autre guichet. Ca a marché.
Mais arrivé sur place, j'ai quand-même tenté d'imaginer quelles pouvaient être les conséquences fâcheuses de ce faux, aussi me suis-je rendu à la Mairie du petit village de ma grand-mère et M, le Maire a tout arrangé en disposant sur mon "faux" quelques tampons et en écrivant par dessus qu'il certifiait ma présence en ce lieu.
Permission terminée, la base Aérienne du Bourget ayant refusé d'assurer mon retour en avion militaire, j'ai donc repris le train en direction de Marseille, destination la base de transit pour trouver un bateau vers la Tunisie.
Il y avait trois jours d'attente avant le départ et dès le lendemain matin le cafard me reprenait. La base n'étant pas sure, je gardais à la main mon sac à vêtements et cherchais inconsciemment à m'échapper de là.
C'est ainsi que je rencontrais trois copains de CI, des Parisiens, qui cherchaient un peu comme moi à sortir du camp. Mais celui-ci était bien gardé et comme on nous avait confisqué notre titre de permission à l'enregistrement pour le prochain bateau, le Chef de garde ne nous laissait pas franchir la porte.
Après trois ou quatre essais infructueux, voici qu'au loin apparaît un autocar CHAUSSON (J'étais sous contrat de travail avec la Société qui les avait fabriqués !) C'est pourquoi je le regardais avec un brin de nostalgie, lorsque l'Adjudant Chef qui le pilotait, se méprenant sur nos intentions réelles, nous propose de nous "descendre" en douce vers la ville ! Ni une, ni deux, les quatre lascars se faufilent et passent le poste de garde à plat ventre dans l'allée centrale.
Une fois en ville, nous nous séparons afin de ne pas nous faire repérer mais n'ayant que très peu d'argent en poche et avec beaucoup d'optimisme, je décide de faire du stop, direction Paris !
J'étais vêtu de ma tenue militaire bleue de l'armée de l'air et si des véhicules s'arrêtaient , ils n'allaient pas loin. La matinée touchait à sa fin, et j'avançait sur le coté droit de la route (le mauvais !) lorsqu'une grande voiture s'arrête à ma hauteur, et le conducteur me demande ma destination. Paris n'était pas sur sa route car il se rendait avec sa famille à Genève en passant par Grenoble. Il décide de me prendre quand-même à bord pour un bout de chemin et arrime mon sac à coté de leurs bagages sur la galerie, puis il m'invite à monter à l'arrière, entre sa jeune fille et son fils aîné qui se serrent amicalement afin de me laisser de la place.
Et nous voilà partis vers Valence, ou il compte me déposer. En cours de route, son épouse, pour amorcer la conversation me dit "Oh, vous savez, lorsqu'il est en civil, il n'est pas méchant !" en me parlant de son mari.
Panique à bord, petite sueur froide, je me sens extrêmement gêné : en civil ?? mais alors ?. Et lui, finalement qui éclate de rire et m'explique qu'il est Colonel de Gendarmerie, qu'il est très content d'aider un jeune militaire qui vient d'AFN et qui se rend en permission à Paris.
Par la suite j'ai appris à mieux le connaître, il savait que j'étais en fausse permission (les trains sont gratuits pour les 'vrais" permissionnaires ! ) c'est donc bien après que j'ai pris conscience totalement de la bonté et de la générosité de c½ur de ce haut gradé.
En passant à Montélimar, arrêt déjeuner. Je restais volontairement dans la voiture, vu mes finances réduites, mais ils ont insisté pour que je partage leur repas et m'ont envoyé leur plus charmante ambassadrice, leur fille de dix-huit ans et qui était très gracieuse. Comment n'aurais-je pas été convaincu ??. Avant de reprendre la route, ils ont acheté du nougat et m'en ont offert, en souvenir.
Avant d'arriver à Valence, la jeune fille à proposé à son père de passer par Lyon, prétextant que ce ne serait pas un grand détour, et puis que ça me rapprocherai de Paris. Très chic il a accepté et à la nuit tombante, nous arrivions à proximité de cette ville.
A un moment, nous étions engagés tous les deux dans une conversation très animée et le Commandant n'a pas fait attention à ses phares qu'il n'avait pas mis en code. Un kilomètre plus loin, barrage de Gendarmerie, l'un de ceux-ci fait ranger le véhicule sur le bas coté et s'adresse au conducteur d'un ton assez sec "Vos papiers, s'il vous plaît, z'avez pas vu que vous êtes en infraction avec vos phares ?" Son interlocuteur ne dit mot et tend ses papiers.
Et alors, je vous assure que je garderai toute ma vie en mémoire l'expression du visage de ce gendarme après lecture des documents ! Il aurait pu se cacher derrière son stylo qu'il l'aurait sans doute fait, il ne cessait de présenter ses plus grandes excuses et ne savait plus comment se sortir de ce guêpier. Alors, magnanime, le Commandant lui dit "Ce n'est rien, mon brave, vous exercez consciencieusement votre métier, et c'est par distraction que j'ai laissé mes phares allumés ! "
Quel soulagement pour le pauvre gendarme et je suis persuadé qu'il a eu, ce soir là, la peur de sa vie !
L'heure de la séparation était arrivée et ce n'est pas sans un serrement de c½ur que j'ai fait mes adieux à cette charmante famille qui restera pour moi, à vie, un modèle du genre.
Après avoir échangé nos adresses, ils m'ont gentiment déposés à la sortie de la ville, dans la direction de Paris et ils ont repris la route de Genève, leur destination primitive.
Suivant le conseil du Commandant, je me suis dirigé vers un petit restaurant, un "routier", afin de trouver un chauffeur qui se rendrait en direction de Paris dans la nuit. L'un d'entre eux a accepté et nous avons pris la route son repas terminé. (moi, j'ai apprécié le nougat du Commandant! ) Mon rôle, en échange du "stop" était de lui parler pour l'empêcher de dormir. Alors je lui ai raconté ma vie de militaire depuis mon départ de France . A un moment, le moteur a eu des ratés et s'est arrêté. C'était bien ma veine, cette panne en pleine nuit ! mais le chauffeur n'a pas perdu le nord "Eh, jeune homme, puisque tu as ton brevet de mécanicien, tu vas pouvoir nous dépanner" C'est tout bête mais je n'y avais pas pensé. Diagnostic vite fait, j'avais étudié et travaillé en vraie grandeur sur des diesels, aussi ai-je eu vite fait de démonter un des injecteurs qui était bouché, de purger la tuyauterie de carburant et nous voici repartis.
Arrivés à Fontainebleau, nos chemins divergeaient et nous nous sommes quittés alors que le jour se levait à peine.
Mon routier à cependant eu la gentillesse, avant de me laisser, de me confier à un autre chauffeur qui se rendait à la porte de Vincenne. Celui-ci conduisait une benne, il transportait du plâtre en sacs et il à balancé sans manières mon sac à l'arrière de la benne avant de m'inviter à partager sa cabine jusqu'à destination !
Bien fatigué par ce voyage, j'ai dormi un certain temps et j'avais encore les yeux tout bouffis de sommeil lorsqu'il m'a déposé, avec mon sac, à la porte de Vincenne.
J'ai pris mon sac à bras le corps et, à pieds suis parti à la recherche d'une station de métro, sans me rendre compte que mon sac était plein de plâtre et que j'en mettais partout sur ma tenue bleue marine !
J'ai fini par arriver chez les parents de ma fiancée, à leur grand étonnement d'ailleurs, car ils me croyaient déjà sur le bateau en direction de la Tunisie.
Au bout de quatre jours, l'inquiétude a commencée à me tenailler. J'étais sans permission, pas de vêtements civils pour être moins repérable et en sacré infraction vis à vis de l'armée. Après m'être renseigné, mon inquiétude a grandie un peu plus car j'ai appris ainsi qu'une absence sans motif supérieure à quatre jours était considérée, pour les militaires en AFN, comme une désertion, celle-ci pouvant, par un tribunal militaire d'exception, être punie de la peine de mort.
Dans quel guêpier m'étais-je fourré ? Aussi ai-je pris très vite la décision de repartir pour Marseille, et grâce à la générosité de la famille, j'ai pu prendre, mais tout juste, un billet de train.
Avant le départ, j'avais remarqué sur le quai de la gare un militaire de la Légion qui serrait tendrement une jeune femme sur sa poitrine. Cela m'avait marqué, sans plus, car les Légionnaires étaient plutôt réputés pour avoir mauvais caractère et être sans c½ur. Le hasard a fait que j'ai rencontré ce légionnaire dans le couloir du train, après le départ, et qu'exceptionnellement, il avait envie de parler. Je l'ai écouté, je lui ai certainement paru sympathique et il ne m'a plus quitté du voyage, allant même jusqu'à m'offrir le wagon restaurant à midi : "Que faire de cet argent, dans le désert on ne dépense rien, alors régales toi, et tais toi" me disait-il; "j'en ai laissé plein à ma s½ur que je n'avais pas revue depuis dix ans....et il m'en reste encore, alors n'aie pas de remords, c'est de bon c½ur".
Avant de l'avoir rencontré, je n'aurai jamais cru qu'un Légionnaire puisse aussi avoir un c½ur. Le monde est beau, quand-même, lorsqu'on le découvre sous ce jour ?
A la fin du voyage, sa présence s'est révélée précieuse car, sachant ma situation inconfortable, il m'a vivement conseillé d'éviter de me faire coincer à la gare Saint Charles, par la police Militaire, celle-ci contrôlant tous les militaires et arrêtant sur le champ ceux qui n'étaient pas en situation régulière !
S'il n'avait pas été là, je crois que par lassitude, je me serai laissé arrêter. Mais il ne l'entendait pas de cette oreille et a monté dans sa tête un plan qu'il m'a demandé d'appliquer au moment de franchir le barrage de police militaire.
"Je vais rouler des mécaniques et les regarder dans les yeux.. ils n'aiment pas cela, alors je les attire vers la droite en pressant le pas et, pendant qu'ils me demandent mes papiers, tu files à gauche vers la sortie. "
Ce qui fût dit, fût fait et tout a été si vite que je me suis retrouvé d'un coup seul dans les rues de Marseille.
Je n'avais même pas eu le temps de le remercier comme j'aurai désiré le faire, mais qui sait ,... peut-être qu'il n'aurait pas aimé ? Je ne le saurai certainement jamais, mais je suis certain de quelque chose : c'est la seconde personne de mon épopée qui m'a épaulé autant et du fond du c½ur.
Peut-être qu'un jour mon ami le Légionnaire lira ces lignes ? Alors qu'il sache que je n'oublie pas !
Toujours en stop, j'ai réussi à regagner les abords de la base de transit et ai pu constater à ce moment qu'il était aussi difficile d'en sortir...que d'y rentrer!
Contrôle sévère d'identité et des permissions au poste de garde, ce n'est pas le moment de me faire coincer.
J'attendais donc près du poste que se produise je ne sais quel miracle, et c'est à ce moment qu'un "collègue" malheureux s'est fait épingler et le gradé du contrôle a quitté un court instant son poste afin de le faire entrer dans le poste.. D'un bond, je suis à l'intérieur, la sentinelle me fait un gros clin d'½il et je cours me mettre à l'abris.
Vu la foule des militaires en transit sur cette base, il me fallait juste éviter les patrouilles qui sillonnaient les rues pour contrôler les identités, je me débrouillais pour me restaurer , dormir, me laver et le lendemain, grâce à la complicité d'un copain, j'embarquais sur le "Charles-Plumier", bateau civil à destination de Bizerte.
Je pensais que, pour la troisième fois présent dans cette base de transit, la fin de mess tribulations approchait, mais c'était sans compter avec le destin.
Rappelez-vous, je suis parti en permission en avion, depuis la base militaire de Bizerte ? Oui, et bien, je me suis, vu refuser le débarquement du bateau par les militaires Tunisiens : Il n'avaient aucune trace de ma sortie de Tunisie, je ne pouvais donc pas entrer. Leur logique a fait que je suis resté à bord et à Tunis, l'escale suivante, le même scénario s'est renouvelé. Après changement de cargaison, le bateau est reparti vers Bizerte , ou la même interdiction m'a été faite mais par d'autres militaires Tunisiens, alors sans pouvoir quitter le bord, je suis reparti vers Marseille.
Pour un militaire de l'armée de l'air, je commençais à avoir plus d'heures de bateau que d'heures de vol mais j'ignorais à ce moment que mes déboires n'étaient pas terminés, loin de là ! Dans les cales nous étions (avant la tempête) étendus sur des chaises longues. Cela semble étrange sur un bateau, mais c'étaient les seuls sièges à l'époque qui pouvaient se replier pour tenir moins de place.
A un moment, le bateau a commencé à rouler et tanguer fortement et, des gens, malades, ont fait dans la cale... ce que bien d'autres font habituellement par dessus le bastingage. Je vous laisse deviner l'odeur qui s'est très vite répandue dans cet endroit, et de plus, un malencontreux hublot n'étant pas verrouillé, la première fois que le
bateau s'est couché sous la vague, la rangée de hublots s'est retrouvée sous le niveau de l'eau... et c'est un geyser de trente centimètres de diamètre qui a jailli avec une violence inouïe. L'apparence de ce lieu est devenu franchement désolante, et insoutenable : les malades continuaient à être malades, l'eau qui avait pénétré, fluait et refluait de bâbord à tribord, en entraînant avec elle, comme une mini marée dévastatrice tout ce qui traînait : chaussures, vomi, livres etc. Le spectacle était si navrant que je me suis précipité comme j'ai pu vers le pont, à la recherche d'un peu d'air frais.
Là j'ai été servi .
En effet, lors du parcours de retour, une tempête énorme s'était déclarée et, de parole de marin, les vagues en Méditerranée atteignaient rarement une telle hauteur : Dix mètres de creux, mesuré par ces même marins par rapport à la hauteur de l'étrave : le haut plongeait sous le niveau de l'eau dans le creux des vagues et le bas de celle-ci sortait de l'eau sur les crêtes. Un déchaînement de furie difficilement racontable, il faut l'avoir vécu.
Je ne suis resté que très peu sur le pont, car j'étais à l'avant, caché derrière de gros conteneurs, lorsqu'une vague plus forte que les autres est passé par dessus...., je me suis fait tremper des pieds à la tête.
Débarquement à Marseille et à peine arrivé je cours prendre une douche. Ma tenue bleue est dans un état lamentable, le plâtre du camion benne plus l'eau salée qui sèche en laissant son sel à la surface...et je n'ai pas de tenue de rechange. Tant pis, et comme l'a dit quelqu'un de célèbre, à la guerre comme à la guerre ! Il faut faire avec !
Je retrouve mon copain qui commence à en avoir assez de me voir et qui me retient quand même une ultime place en douce...et sur un bateau militaire, l' "Athos II". Destination, Alger. Puisqu'ils ne veulent pas de moi par la porte, je rentrerai par la fenêtre !
Voyage sans histoire sur un bateau très âgé, les cloisons intérieures rongées par la rouille ont moins d'épaisseur que les couches de peinture qui les recouvrent, ces cloisons tombent en écailles au sol par la rouille. Rassurant, n'est ce pas ? Pour agrémenter la traversée, nous avons eu droit en prime à un exercice d' "évacuation d'urgence du bateau".
D'après mes calculs, j'étais sous l'eau depuis quarante cinq minutes lorsque j'ai réussi à poser le pied près d'un canot de sauvetage. sur le pont !
De plus, un marin nous a confié dans le plus grand secret que des moteurs tout neufs avaient équipé le bateau récemment mais que le commandant ne les poussait pas trop, la coque n'aurait pas tenu .
Débarquement à Alger. Je retrouve ici (le hasard est parfois bien étrange !) mes trois compères d'escapade de la base de transit. Je leur raconte mon odyssée, mes cent quinze heures en mer dont huit de tempête ! pour un aviateur... c'est un comble.
Nous tentons alors une sortie en ville et nous nous sentons un peu nus car nous sommes les seuls militaires en ville à ne pas avoir d'armes. Un de nous propose d'aller boire quelque chose et nous franchissons pour la première fois les grilles en chicanes qui évitent les jets de grenades dans les cafés et locaux publics. Sympa, le coin.
A un moment, une fusillade éclate pas très loin d'ici d'après nos estimations. Les rues s'animent, des camions militaires circulent à toute allure, il n'y a plus un piéton en vue.
Après réflexion, nous décidons de regagner la base et là nous sommes accueillis assez fraîchement par le gradé de service au poste. "Vous n'êtes pas fous de vous balader en ville sans armes et alors qu'il y a un couvre feu depuis un quart d'heure" On ne savait pas quelle contenance prendre mais cette bavure a servi nos souhaits, puisque une semaine après un camion nous ramenait par étapes en Tunisie.
Lorsque j'ai franchi les portes de ma base à Bizerte, j'ai pris réellement conscience que, j'étais absent de celle-ci depuis environ deux mois, aussi je m'attendais au pire....... et n'étais pas très fier en me présentant "au rapport" à mon Capitaine, Commandant le Contrôle Local d'Aérodrome.
Et là j'ai découvert pour la troisième fois une personne de c½ur, en la personne de mon Capitaine, une personne qui a su m'apporter aide et réconfort alors que j'étais dans une situation très critique.
J'ai su par la suite qu'il n'avait pas signalé mon absence, profitant du fait que nous vivions un peu isolés du reste de la base et étions autonomes, plus proches que d'autres des règles qui régissent le personnel naviguant.
Je ne sais pas quelle source de renseignements il possédait, mais il était au courant dans les grandes lignes de mon aventure et a fait ce qu'il fallait pour qu'on ne retrouve jamais ma permission. Lui seul l'a vue pour la dernière fois, elle avait beaucoup circulé, m'a t'il dit un jour, et il y avait tellement de signatures et de tampons dessus...qu'elle était illisible.
De vous à moi, je le soupçonne d'en avoir rajouté....des tampons !!.
La morale de cette aventure, c'est qu'il ne faut pas toujours se fier aux apparences ou aux jugements tout faits concernant les personnes que nous sommes amenés à rencontrer. Il y a l'apparence, l'uniforme, le grade, le rôle à jouer dans la fonction etc. .. mais il y a aussi l'homme et son c½ur qui se cachent bien derrière toutes ces façades.
C'est bien dans l'ennui que l'on découvre ses vrais amis.
Michel DECOMBLE


