ETUDE DU DENI PAR UN CAS REEL
La catastrophe de l'incarcération vient interrompre le rythme habituel du quotidien et sépare douloureusement un couple d'amis. Il en découle, pour l'épouse :
LE DENI
Même dans les situations où la catastrophe aurait pu éventuellement être prévisible, lorsque celle-ci survient, la personne touchée est en état de choc, incapable d'accepter la réalité de l' «effacement » de l'être cher. Elle a l'impression de vivre dans un rêve, ce qu'elle exprime souvent par des phrases telles que « je suis comme dans une bulle » ou »je sais que je vais me réveiller et que ce ne sera pas vrai ».
La peine et la souffrance sont tellement intenses à ce moment qu'elles ne peuvent émerger. Cette incapacité à ressentir les émotions peut-être considérée comme une forme de sagesse ou de bouclier qui protège la personne touchée et l'empêche de s'effondrer.
Ce déni, ce refus, peut aussi prendre la forme subtile de la rationalisation, ce qu'illustrent parfaitement des propos tels que : « Il est bien où il est » ou « Quels problèmes plus grave peut-il rencontrer en étant ainsi incarcéré ? ». Ces propos peuvent être adéquats ou exacts, mais au moment où ils sont tenus, leurs fonction est d'aider à gérer ses émotions.
Car le déni agit comme un mécanisme de défense qui assure temporairement l'équilibre émotif. Il peut aussi être considéré comme un réflexe de survie grâce auquel l'organisme peut régulariser son énergie, le temps de faire face aux obligations consécutives à la disparition de l'être aimé.
Il s'agit donc d'une stratégie utile et même nécessaire à court terme, et qui permet d'admettre progressivement la triste réalité des choses.
La durée du déni est variable. Elle peut aller de quelques semaines à quelques mois et parfois même à quelques années si la personne touchée manque quelque peu de ressources réactives et donc selon les circonstances et les personnalités. Il est également possible qu'on ait recours au déni pour atténuer temporairement la souffrance lorsqu'on traverse d'autres étapes dues à la catastrophe de l'incarcération brutale. Cependant, si le phénomène se prolonge et que la personne persiste à ne manifester aucune émotion positive ou si elle continue à vivre et à faire comme si l'absent était toujours là, si elle s'y accroche, s'y attache et persiste à fermer les yeux vis a vis des demandes d'aide de l'absent, il serait souhaitable qu'elle consulte un professionnel, en relation et d'aide, compétent.
Il arrive fréquemment que l'entourage encourage la personne touchée à persister dans le déni, qui est alors perçu – à tort – comme un signe de force, la preuve que la personne touchée s'en sort bien. (C'est tout le contraire qui se produit car la personne touchée sent confusément qu'elle fait peu pour aider le disparu, peu d'actions réellement efficaces, du moins).
Cette attitude n'incite pas à passer à l'étape suivante qui est celle où les émotions font surface. Or, la difficulté dans le processus de catastrophe n'est pas d'en sortir, mais d'y entrer, avec la souffrance que cela comporte, alors que justement, la personne touchée ne cherche qu'à s'en isoler.
LA DESORGANISATION
Le quotidien vient rappeler à chaque instant à la personne touchée que l'être significatif, incarcéré, ne reviendra pas avant longtemps, qu'il ne fait plus partie de son quotidien ni de son environnement. Cette prise de conscience profonde génère souvent un état de tension et d'agitation, comme si un autre malheur devait survenir incessamment du fait même de la solitude morale et physique de la personne touchée.
Le chagrin prend place et soulève des vagues d'émotions. Des sensations physiques douloureuses peuvent se manifester, souvent accompagnées de troubles profonds du sommeil et de crises de larmes. Les personnes ont la sensation d'étouffer. Elles ont des points dans la poitrine qui irradient au niveau du dos. Ces réactions surviennent souvent de façon inattendue, imprévisible. La personne touchée à l'impression de ne plus avoir de prise sur sa vie, de tourner en rond et d'être dans l'incapacité totale d'aider son cher disparu temporaire à s'en sortir. Cela peur procurer un sentiment de panique qui ne fait qu'accentuer le désarroi et l'incapacité à réagir.
L'absence se faisant de plus en plus sentir, l'ennui et la nostalgie deviennent parfois insoutenables, à un point tel que la personne touchée à du mal à croire à ce qui lui arrive. Elle peut alors chercher la personne disparue dans des endroits qu'elle fréquentait habituellement, ou même l'impression de l'y voir, dans la grande maison vide ou en faisant les courses. Ou de l'entendre, encore, au point que le message du répondeur (enregistré par l'absent avant son départ) lui devienne insupportable, entraînant le débranchement total de l'appareil.
La personne touchée peut éprouver à la fois ennui et soulagement, amour et colère à l'égard du disparu temporaire et cela augmente encore son état de confusion.
Des émotions parfois ambivalentes, parfois contradictoires la déstabilisent. Sa capacité à se concentrer et à effectuer ses tâches habituelles peut en être affectée. Ces réactions inhabituelles la troublent profondément et peuvent l'amener à mettre en doute sa propre santé mentale.
Durant cette phase, la personne touchée peut avoir tendance à s'isoler et perdre tout intérêt pour ses activités coutumières et même pour l'absent momentané. A certains autres moments, elle se pense incapable de continuer à vivre sans la présence du disparu. Elle se sent inutile, n'a plus de motivation, est très déprimée et subit une baisse générale d'énergie. Elle va même jusqu'à se couper de ses amitiés et relations de voisinage, ne supportant plus de rencontrer en eux un souvenir du passé.
Le quotidien est très difficile à vivre à cette étape. Il n'y a plus de stabilité, l'avenir avec l'absent est trop lointain et de plus en plus difficile à imaginer ; et le présent est envahi constamment par les évènements et les souvenirs du passé.
C'est une étape très pénible à vivre.
LA REORGANISATION
Le désinvestissement par rapport à la relation qui vient d'être mise entre parenthèses caractérise cette étape. La réaction, que la personne touchée à eu, devrait diminuer progressivement, tant en intensité qu'en fréquence. On peut comparer aisément cette phase de réorganisation à une convalescence ; mais dans le premier temps du retour du cher disparu, l'équilibre émotif est très fragile et risque de basculer au moindre choc. Puis, au fur et a mesure que s'effectue le travail en commun de « réparation », l'endeuillée retrouve plus de stabilité.
Mais les souvenirs refont surface et, graduellement, l'histoire du vécu avec l'ex-absent se reconstitue. Les séquences liées aux circonstances de l'arrestation surgissent tout s'abord, suivies par celles relatives aux moments particulièrement douloureux et significatifs vécus ensemble lors de la terrible épreuve de la perquisition ; à l'occasion de celle-ci, la perverse conduite d'une « assistante de Police » à révulsé les esprits en plein désarroi, en remettant au jour des souvenirs enfouis et qui auraient du le demeurer.
Ces rappels suscitent les émotions les plus diverses qui font passer des pleurs aux rires. La personne touchée pourra avoir alors deux types de comportement. Ou bien elle sera tentée d'intercepter les séquences liées aux moments ou la relation avec l'être cher à pu être marquée par l'agressivité, la violence ou les conflits. Ou bien elle aura tendance à idéaliser cette relation. Souvent elle cachera inconsciemment un sentiment de culpabilité, du fait de son déni paralysant ; ou elle craindra que les émotions niées, refoulées ou considérées comme destructives la bouleversent trop.
Même si ce travail douloureux exige du courage, demande du temps et semble prolonger les souffrances de la solitude passée, il est indispensable ; sans quoi la personne touchée ne parviendra ni à s'identifier ni à mener à leur terme, s'il y a lieu, les situations restées en suspens. Et dans ces conditions, comment pourrait-elle faire la paix avec le « revenant » ? La libération de toutes les émotions constitue la phase la plus importante du travail positif qui consiste à faire son deuil du passé.
Malgré tout et parallèlement, la vie reprend son cours, un cours plus normal. Dans bien des cas la personne touchée apprendra à jouer un rôle social différent car elle aura pu faire une drastique sélection de ses vrais amis, et son environnement se reconstruira en conséquence. Il arrive que la personne touchée se sente coupable de ce détachement et qu'elle ait peur d'oublier complètement les responsables de son isolement. Mais elle acquiert progressivement l'impression de mieux diriger sa vie car elle n'est plus seule, l'être manquant, le disparu provisoire est de nouveau à ses côtés.
LA REAPPROPRIATION DE SA VIE
La personne touchée quitte peu à peu son monde émotif solitaire, ce qui la rend capable d'un certain recul, puis elle fait le bilan de l'expérience qu'elle est en train de vivre. Elle évalue en quelque sorte ce qu'elle a perdu, ce qui lui reste et ce qu'elle a appris. Et son cher revenant peut à présent compléter ses connaissances, lui expliquer tout ce qui à été -- pendant les nombreuses années d'absences -- ce qu'il y avait de l'autre côté du miroir ; ce miroir dont le franchissement à été interdit à la personne touchée tout le temps de l'instruction et dans l'attente longue et douloureuse du jugement.
Cette démarche de reflexion lui fait prendre conscience des ressources qu'elle à du déployer pour survivre et pour traverser l'épreuve. Cette découverte contribue à renforcer son estime de soi et sa fierté. Sa souffrance l'a rapprochée de sa propre identité, à la fois aussi de son cher absent. De ce fait, elle s'ouvre à des perspectives d'avenir différentes, parfois à un environnement nouveau, à des projets avec l'ex-absent. Cette créativité renouvelée vient donner un sens à la vie, à sa vie.
Les étapes de la réorganisation et de la ré appropriation de sa vie se chevauchent. Au fur et a mesure que la personne touchée s'est libérée de son chagrin, elle à acquise une meilleure connaissance d'elle-même. Elle crée de nouveau des liens avec son cher et tendre revenant.
LA GUERISON
Cette longue période de souffrance est l'occasion d'aller à l'intérieur de soi pour découvrir ses ressources profondes, car la souffrance vécue consciemment est souvent un stimulant pour évoluer et s'ouvrir aux autres. Se refermer, se recroqueviller sur soi-même et rejeter le monde extérieur est par trop négatif, donc néfaste. Il est donc important de vivre à fond les quatre premières étapes avant de passer à celle-ci qui est la guérison.
La personne touchée est maintenant prête à pardonner (et, en même temps à demander pardon) au revenant pour les manquements et les blessures qui ont marqué la relation, leur relation passée antérieure et passée récente. Elle est également en mesure de se pardonner à elle-même ses manquements à l'aide à l'incarcéré puisque ce manquement était une défense instinctive et non volontaire, un bouclier contre le connu refusé et l'inconnu générateur de tant de peurs et d'effroi.
Ensuite, et ensuite seulement elle est en mesure de remercier le revenant de l'expérience qu'il lui a fait connaître, toute douleur aussi terrible soit-elle en enrichissant et endurcissant celle qui à vécu une si terrible aventure. La personne touchée dispose alors de toutes les ressources d'amour et d'énergie qu'elle avait consacrées à la relation avec le disparu temporaire, et elle peut les investir à présent et de nouveau avec le revenant mais dans le monde normal, le monde libre, le monde des vivants, le monde de la joie.
La personne touchée qui vit cette étape intensément sait qu'un lien spirituel avec l'époux revenu subsistera toujours et qu'il sera toujours vivant au fond de son c½ur.
Ce savoir intime assure la transformation de l'être, sa guérison. La personne touchée n'est plus désespérée et est plus consciente du potentiel nouveau et des capacités qui lui sont offertes. Souvent elle modifie son échelle de valeurs et vit, avec son amour retrouvé, de façon plus consciente.
Permettre à ses émotions d'êtres libérées procure généralement l'équilibre...et la personne touchée devient une personne à part entière, une épouse heureuse et libérée de ses fantômes, bien décidée à finir sa vie avec son alter ego retrouvé. La personne touchée ? Mais qui est-elle ? Qui est cette femme un instant brisée ?
EPILOGUE
Toi son épouse, tu es la personne unique, aussi unique que le sont tes empreintes digitales ou ton c½ur.
L'expérience profonde que tu es en train de vivre, toute douloureuse qu'elle soit, rejoint tout ton être. Ouvre-toi avec douceur, accueille avec bienveillance tes émotions et ta souffrance. Tu n'es pas seule, il t'accompagne avec tendresse et compassion. Il te reviendras un jour et vous rebâtirez ensemble.